Dans cet article, j’explore les pages consacrées par Camus au Mythe de Sisyphe. J’y ai retrouvé la thèse que j’avançais dans mon article sur L’étranger : Camus est un philosophe du bonheur.

(8 mn de lecture)

Après mon article consacré au chapitre V de L’Etranger de Camus, je reçois le mail d’un ami dans lequel il reprend les réflexions de Meursault après qu’il ait expulsé de sa cellule l’aumônier :

« Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. »

Mon ami l’interprète comme « le calme du condamné qui accepte sa mort, le lâcher prise du méditant. Un état parmi d’autres que très peu éprouvent en continu. »

Mon ami a tort.

D’une part, parce que Camus ne dit pas que Meursault accepte sa mort. Il a formulé un pourvoi contre sa condamnation à mort et est dans l’attente de la réponse (dont l’aumônier lui assure qu’elle sera favorable).

D’autre part, s’il y a bien lâcher-prise chez Meursault, c’est un relâchement qui fait suite à une explosion de colère, le calme après la tempête, la quiétude de celui qui a su dire NON. Non à la promesse de vie éternelle en échange de la repentance.

L’accès à la vie intérieure

Ce n’est donc en aucune manière « l’acceptation de la mort du méditant » dont Meursault ne sait si elle viendra ou pas mais l’accès d’un homme à sa vie intérieure.

La vie intérieure, plutôt que la vie éternelle : le programme est tentant, vous avouerez !

 L’accueil des sensations du moment présent, des émotions agréables et désagréables, le recours à l’imaginaire des souvenirs et des projets, voilà ce qui amène,  Meursault à être heureux ou, plus précisément, à accéder à la CONSCIENCE qui se traduit par la conscience qu’il est heureux dans sa cellule et qu’il l’avait été jusque-là !

Notez, chers lecteurs, que cette notion de conscience est essentielle pour la conquête du bonheur dans un monde de l’absurdité.

Comme ma lecture du chapitre 5 de L’Etranger n’a pas suffi à convaincre mon ami, j’ai lu Le mythe de Sisyphe, l’essai philosophique de Camus pour confirmer ma thèse :

Camus n’est pas le philosophe de l’absurdité mais celui du bonheur.

Il faut s’imaginer Sisyphe heureux

Pour vous en convaincre, pas même n’avez besoin de lire l’essai en entier.

Lisez, uniquement les 6 pages du dernier chapitre consacré au Mythe de Sisyphe, proprement dit, car la « véritable » philosophie de Camus s’y trouve exposée comme elle est contenue dans les dernières pages de L’Etranger.

Six pages, pas plus ! Pour vous faire une idée personnelle de ce que j’avance.

Dans notre ère du court, de la rapidité, de l’efficacité, qu’est-ce que 6 pages ?

Pourtant elles sont exceptionnelles car elles contiennent à travers le mythe de Sisyphe et son interprétation l’essence de la pensée camusienne.

Lire Camus, c’est commencer par la fin et non par le début, ai-je dit.

Or, quelle est la dernière phrase du Mythe de Sisyphe ?

Vous la connaissez ! Vous l’avez forcément entendue un jour !

C’est le fameux :

« Il faut s’imaginer Sisyphe heureux. »

 On pourrait en rester là, d’ailleurs, en matière de preuve : « s’imaginer Sisyphe heureux ».

Où l’on voit bien que la thématique de l’essai est bien le bonheur !

Mais, esprits curieux, habitués au doute cartésien que vous êtes toutes et tous, cela ne saurait vous contenter, je le pressens. Alors, explorons par quel tour Camus parvient à cette conclusion.

En un mot : Quelle est la séquence camusienne de l’accès au bonheur ?

Séquence camusienne du bonheur

 1- L’effort auquel est condamné Sisyphe est surhumain et proprement absurde. Camus insiste là-dessus dans ce passage :

« Pour celui-ci on voit seulement tout l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale, la reprise à bout de bras, la sûreté toute humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. »

 2- Cependant, à l’ascension succède la redescente vers la plaine. Et Camus dit :

« C’est pendant ce retour, cette pause que Sisyphe m’intéresse. »

 Car :

« Cette heure est celle de la conscience. »

Et c’est cette conscience qui fait qu’ :

« Il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher. »

 Arrivé à ce point de mon décryptage de ces pages de Camus, vous vous demandez sans doute ce qu’il appelle la conscience.

Très simple. C’est le fait pour Sisyphe de connaître :

« toute l’étendue de sa misérable condition. »

 Or, cette :

« clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. »

Car :

« Il n’est pas de destin qui ne se surpasse par le mépris. »

La messe est dite. La messe laïque de Camus est dite.

3- Car :

« Si la descente ainsi se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie. »

La joie !

La joie qui naît, nous dit Camus, de la conscience par Sisyphe, le « prolétaire des Dieux », de la maîtrise de son destin.

Et Camus, à chaque page, de marteler cette idée :

« Il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher. »

 « Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. »

 « S’il y a un destin personnel, il n’y a point de destinée supérieure ou du moins il n’en est qu’une dont il juge qu’elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait maître de son destin. »

Pourquoi Sisyphe se sent-il maître de son destin ?

Car, il s’est :

« persuadé de l’origine toute humaine de tout ce qui est humain (…). »

 4- Et cette joie de déboucher sur le bonheur qui donne la force à Sisyphe, « le héros de l’absurde » selon Camus, de décupler son effort :

« L’homme absurde dit oui et son effort n’aura plus de cesse. »

 « Il est toujours en marche. Le rocher roule encore. »

  

Schéma de la séquence camusienne du Bonheur

Effort —> Conscience —> Douleur

—-> Joie —> Bonheur —> Effort +++

Un univers ni stérile ni futile

 Finalement, cette découverte que le bonheur est possible en « absurdie » grâce à la conscience de sa condition donne une nouvelle manière d’envisager le monde.

Le mythe de Sisyphe démarre sur l’idée qu’ :

« Il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir. »

 Pour se conclure par une idée totalement neuve :

« Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. »

 A tous mes amis clients et confrères, dont j’entends la plainte à propos du travail, je voudrais dédier ces derniers mots. Qu’ils y réfléchissent, qu’ils la méditent. Et que nous en reparlions.

 

En conclusion, Meursault et Sisyphe sont deux figures de l’absurdité, certes. Mais de l’absurdité consciente et, donc, de l’absurdité heureuse. Le premier du fond de sa cellule, dans la découverte de sa vie intérieure. Le second dans l’effort surhumain. En somme, deux états d’être : l’action et la non-action.

Comme si Camus nous envoyait ce message : le bonheur se trouve dans l’action mais également dans le non-agir. Et si l’on voit comme j’ose le faire, Sisyphe et Meursault comme deux faces complémentaires de l’homme réellement heureux, l’homme absurde, alors ce sentiment ne peut naître que de l’alternance de ces deux états d’être : l’effort inlassable suivi du repos quiet dans une boucle vertueuse infinie.

Vous ne le saviez pas, chers lecteurs, mais si votre schéma de vie est celui-là, vous êtes des femmes et des hommes heureux.

 Arrivé au terme de mon récit, j’en viens à m’interroger sur ce qui a pris Camus de conclure par une formule aussi contenue que :

 « Il faut s’imaginer Sisyphe heureux ».

 Un scrupule in fine devant l’énormité de son postulat du bonheur sisyphien ? Une figure de style ?

Je ne sais. Ce que je sais c’est que je ne m’imagine pas un Sisyphe heureux.

Sisyphe est heureux, point.

 JC Heriche, le 21 janvier 2018

PS 1 : Pour mémoire, le travail intellectuel de Camus s’est exprimé par cycle. Celui que j’explore dans ces articles est le cycle de l’absurdité (du monde) qui comprend trois oeuvres :

– Un roman : L’étranger

– Un essai philosophique : Le mythe de Sisyphe

– Une pièce de théâtre : Caligula

Les trois se répondent et permettent de reconstituer le message de l’auteur dont je prétends, avec d’autres, qu’il porte sur la question du bonheur, l’exploration de la banalité n’étant que l’état des lieux nécessaire à l’édification de cette philosophie du bonheur.

PS 2 : Pourquoi Camus est-il si mal compris ?

PS 3 : Une raison possible (qui demande à être vérifiée) : avoir laissé l’étude des ouvrages de Camus entre les mains des professeurs de français et non du cours de philosophie de Terminale. D’un côté, le prof de Français n’est pas formé à la complexité d’une pensée exigeante comme celle de Camus. D’autre part, le prof de philo considère que justement cette pensée n’est pas assez complexe. Pour le coup, on nage en pleine absurdité …

PS 4 : L’essai philosophique Le mythe de Sisyphe appartient à la philosophie tragique. Camus le précise à plusieurs reprises :

« Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. »

« Mais [l’ouvrier] n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. »

« A partir du moment où [Œdipe] sait, sa tragédie commence. »

Pour un aperçu de la philosophie tragique, lire l’essai de Clément Rosset qui lui est consacré ((paru en 1960, soit 18 ans après le mythe de Sisyphe, ce livre ne fait aucune référence à Camus (sauf avis contraire). Ne doit-on pas voir là une preuve du mépris des philosophes pour l’oeuvre de Camus qui explique qu’il soit mis entre les mains des profs de français ?))

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